Le débat autour des pierogi et des varenyky ne manque ni de fervente passion ni d’histoires partagées. Alors que ces deux plats, emblématiques de leurs pays respectifs, la Pologne et l’Ukraine, s’affrontent dans une dispute qui mêle gastronomie et identité nationale, les vérités historiques et culturelles se révèlent beaucoup plus nuancées que la simple rivalité entre voisins.
Les pierogi polonais et les varenyky ukrainiens possèdent une structure de base comparable : une pâte farcie, souvent à base de pommes de terre, de fromage, de viande ou de fruits, qui est ensuite bouillie, puis parfois poêlée. Si les différences dans le service et la tradition culinaire sont notables — les varenyky étant souvent accompagnés de smetana, tandis que les pierogi peuvent être poêlés avec des oignons et du lard — l’histoire de ces plats partage des racines profondément ancrées dans les traditions culinaires slaves.
L’historien culinaire pourrait retracer l’origine des pierogi et des varenyky jusqu’aux routes commerciales de l’Asie centrale, où le concept de pâte farcie aurait été introduit en Europe par les échanges culturels au gré des invasions mongoles aux XIIIe et XIVe siècles. En parallèle, les histoires populaires, telles que celle de Saint Hyacinthe ramenant les pierogi de Kiev au XIIIe siècle, illustrent la richesse du partage culturel. Cette légende évoque le moment où ces plats ont commencé à tisser leur propre place dans l’imaginaire collectif des deux nations.
La Galicie, une région qui fait aujourd’hui partie de la Pologne et de l’Ukraine, est souvent citée comme le berceau des pierogi et des varenyky. Toutefois, ceci est un raccourci historique qui ne rend pas pleinement justice aux interactions complexes entre les deux cultures. Avant l’essor des États-nations modernes, ces régions étaient le théâtre de mélanges culturels, donnant naissance à une cuisine qui était, et demeure, profondément partagée. C’est ainsi que les Ukrainiens de l’ouest continuent d’utiliser le terme « pierogi », tandis que ceux de l’est optent pour « varenyky », témoignant d’une histoire commune plus riche que la simple question de la paternité d’un plat.
Au cours des dernières décennies, et plus particulièrement depuis l’accélération de la guerre en Ukraine en 2022, la question des origines des pierogi a pris une nouvelle dimension politique. Plusieurs établissements en Pologne ont très symboliquement rebaptisé leurs plats de « pierogi ruskie » en « pierogi ukrainiens », soulignant ainsi une solidarité face à l’agression. Ce geste non seulement humanise les différences culinaires, mais révèle aussi la manière dont la cuisine peut devenir un vecteur d’identité et d’engagement social.
Enfin, il est crucial de reconnaître la place centrale de ces plats dans les traditions festives de chaque pays. Les pierogi en Pologne, par exemple, sont indissociables des célébrations de Noël, où les variétés au chou et aux champignons sont servies avec ferveur. De même, les varenyky sont un incontournable lors des fêtes ukrainiennes. En ce sens, au-delà de la simple bataille des mots, il s’agit de préserver un héritage culinaire qui exprime des identités culturelles profondément ancrées dans l’histoire.
Les pierogi et les varenyky sont plus que des plats. Ils incarnent une histoire collective qui traverse les frontières. Dans un monde de polarisation croissante, la nourriture peut servir de rappel puissant que nos récits, bien que parfois concurrents, partagent des racines communes. En somme, le regard que l’on porte sur ces plats pourrait devenir une invitation à l’unité plutôt qu’une source de division. Comme les tables de Lviv et de Varsovie continuent d’accueillir ces délices, il ne faut jamais oublier que derrière chaque bouchée se cache une histoire riche et complexe, un héritage débordant d’émotions et de significations.
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